La filière semences, pôle d'excellence
mars 2005
Comment la France continue-t-elle, au fil des ans, à jouer un rôle clé au niveau mondial dans le secteur de l'agroalimentaire ? La réponse tient naturellement à des savoir-faire issus d'une longue tradition, à une géographie exceptionnelle, mais il faut aussi reconnaître l'apport de la filière semences comme pôle d'excellence de l'agriculture française. Elle est en amont de toutes les activités végétales et joue un rôle clé dans la position de la France à ce niveau.
Sur le plan économique et commercial tout d'abord. Avec la deuxième production mondiale (après les États-Unis), elle répond non seulement aux exigences de notre agriculture mais aussi à celles de nos partenaires. Elle représente un chiffre d'affaires de 1,9 milliards d'euros, un quart de notre production est exportée et l'excédent de la balance commerciale du secteur est supérieur à 200 millions d'euros.
Au niveau de l'innovation, jugée depuis toujours essentielle, le secteur est également en pointe. Les semenciers investissent chaque année 10 % de leur chiffre d'affaires en recherche et introduisent constamment de nouveaux produits sur le marché. Près d'une centaine d'entreprises sont actives dans le domaine de la sélection. C'est ainsi que 700 nouvelles variétés sont inscrites chaque année et mises à la disposition des utilisateurs.
Enfin et surtout, l'activité semencière est une activité à la fois agricole et industrielle, riche d'une diversité de métiers et d'une organisation assez exceptionnelle.
On dénombre 26 000 agriculteurs sous contrat avec 250 entreprises qui exploitent en France les 300 000 hectares dédiés à la multiplication. S'y retrouvent des PME spécialisées, le plus souvent créées par d'anciens agriculteurs, des coopératives pour la production et la transformation et des filiales françaises de grands groupes européens et mondiaux. L'ensemble de ces sociétés emploie autour de 15 000 salariés.
Ce dossier de notre Lettre Semences a pour ambition de mettre en lumière les principales composantes du dynamisme de ce secteur, en explorant ses aspects stratégiques, physiques, humains et économiques.
Philippe Gracien
Directeur du Gnis

En céréales, la production de semences est effectuée principalement dans les régions céréalières.
Ceci facilite un approvisionnement des agriculteurs avec une gamme variétale adaptée et des coûts de transport réduits. Toutefois, l'existence d'un véritable réseau d'établissements producteurs dans différentes régions permet, en toutes circonstances, de répondre aux évolutions variétales et aux aléas climatiques que peuvent connaître certaines régions.
CEREALES, LIN...
L'intérêt économique des productions locales de semences
La production locale de semences, directement dans les régions de culture de consommation, est un facteur important qui participe à un approvisionnement en semences à la fois fiable et économique pour les agriculteurs. Toutefois, ceci n'est possible que pour certaines espèces. En céréales, car toutes les régions offrent des conditions suffisantes pour la maturité des grains à l'origine des semences. En lin textile également car, dans les régions de culture, les plantes peuvent servir à la fois à la production de semences et de fibres.
Les céréaliers ont besoin de semences de qualité au meilleur coût, livrées en temps voulu et dans les variétés adaptées à leurs besoins et à ceux des filières agro-alimentaires. C'est pourquoi la production locale de semences de céréales représente un réel facteur de compétitivité économique. Il faut noter que la semence de céréales étant un produit pondéreux qui ne nécessite pas de conditions climatiques particulières, les productions de semences se sont rapidement développées dans les zones de culture et d'utilisation.
Il arrive que des productions, liées à des conditions de sol et de climat, s'inscrivent dans le prolongement d'une histoire ancienne et donnent à une région un poids économique fort sur ce secteur. C'est le cas du lin. La multiplication est développée essentiellement en Normandie, en Picardie et dans le Nord-Pas-de-Calais, principales régions de culture. Désormais, les volumes et la qualité des semences produites couvrent la quasi-totalité des besoins des agriculteurs français.
Il y a non seulement un gain qui résulte des économies de frais de transport, mais la production locale, véritable pôle de compétences au profit des agriculteurs de la région, devient source de revenus complémentaires.
QUELQUES CHIFFRES... |
En semences de céréales Les céréales à paille constituent la première culture en France avec 360 000 agriculteurs qui utilisent plus de 7 millions de quintaux de semences certifiées. Les céréales sont principalement utilisées pour l'alimentation animale et humaine : meunerie, biscuiterie, semoulerie, malterie, brasserie, amidonnerie, distillerie... Cette production bénéficie d'une recherche et d'une création variétale dynamiques. 20 sociétés obtentrices inscrivent chaque année près de 50 nouvelles variétés. Ces nouvelles variétés de céréales sont testées dans 65 centres de sélection et 120 centres d'expérimentation. Cette filière "semences de céréales" représente également un potentiel économique et humain, riche de 500 sélectionneurs et techniciens de sélection, 450 techniciens de production et de fabrication, 300 contrôleurs qualité et 8 520 agriculteurs-multiplicateurs. Au total, les semences de céréales sont multipliées sur 160 000 hectares, triées, traitées et conditionnées dans 129 stations de semences et diffusées aux agriculteurs par 1 200 distributeurs. |
| En semences de lin En France, la culture du lin textile a progressé en 2004 pour atteindre 80 000 hectares. Pour la production de semences de lin, les surfaces atteignaient 14 000 hectares. Au total, la filière lin en 2004 regroupait 2 obtenteurs, 7 établissements producteurs de semences, 27 teilleurs, 672 agriculteurs multiplicateurs et environ 6 430 liniculteurs. Il s'agit de professionnels spécialisés et bien équipés pour assurer, quelles que soient les conditions climatiques, une production de semences et de lin de qualité. |
Le lin, un ancrage historique
Connu d'abord en Turquie, il y a plus de 10000 ans, le lin a un rôle majeur chez les pharaons. Très cultivé également par les gaulois, il servait pour les vêtements, les voiles de bateaux... Il connaît son apogée au XVIIIe siècle, avec 300000 hectares en France.
En 1840, les surfaces cultivées ne sont plus que de 100000 hectares car le coton est arrivé en concurrence sur le marché du lin. Aujourd'hui, le lin est à nouveau à la mode. Les nouvelles variétés et l'amélioration des techniques permettent de produire des fibres plus fines, plus solides qui conviennent mieux à l'habillement. C'est ainsi que le lin est une production qui participe aux revenus de milliers d'agriculteurs.
Les semences valorisent le potentiel naturel des régions
En France, la diversité des régions, des types de sol et de climat est propice à une production de semences diversifiée.
Si la multiplication des semences couvre la presque totalité du territoire (voir carte), la répartition géographique des différentes productions est directement liée aux situations les plus favorables pour obtenir des semences de qualité.
Des plantes exigeantes
Pour chaque culture, la multiplication des semences nécessite des conditions particulières : qualité des terres, irrigation, rotation des cultures, absence de maladies, répartition pluviométrique, écarts et sommes de température, variations saisonnières et cycles de végétation...
C'est pourquoi, pour certaines espèces, la production de semences est concentrée sur quelques régions. C'est le cas en particulier pour les semences de maïs, de betteraves, de lin, de potagères, les plants de pommes de terre...
Certaines régions ou départements représentent même une grande part de la production nationale : Lot-et-Garonne pour les betteraves sucrières, Drôme pour le tournesol et l'ail, Champagne pour les graminées à gazon, Eure-et-Loir pour la carotte...
Des zones protégées
Pour produire des semences de qualité, toutes les précautions sont prises. Ainsi, les professionnels des semences sont amenés à définir des zones protégées pour certaines multiplications : pour éviter des maladies, des contaminations par le sol, des pollinisations croisées avec d'autres cultures...
Responsables de production et agriculteurs-multiplicateurs définissent chaque année l'implantation des parcelles. Elles existent pour les haricots (pour éviter la maladie de la graisse du haricot), pour les maïs, betteraves et tournesol qui peuvent se croiser avec des plantes cultivées à proximité.
Ainsi, pour le tournesol, le pollen est véhiculé par les insectes. Pour la production de semences, les agriculteurs doivent assurer l'isolement de la parcelle de multiplication, qui doit se situer à 500 mètres au minimum de tout autre tournesol, qu'il s'agisse d'autres cultures, de tournesols ornementaux dans les jardins ou de repousses !
Autre exemple, la production de seigle hybride étant importante en Allemagne, la production de semences nécessaire pour ces cultures a lieu en Eure-et-Loir pour éviter des pollinisations croisées.
C'est ainsi que dans de nombreuses régions, la production de semences permet à des agriculteurs spécialisés de valoriser leurs compétences et le potentiel de leur région.
Les nombreux savoir-faire des agriculteurs-multiplicateurs
Quelles que soient les espèces, la multiplication des semences et plants est une activité qui nécessite des techniques culturales adaptées. En France, le niveau de technicité ne cesse de s'élever et demande de la part des agriculteurs-multiplicateurs compétence et performance.
Chaque étape de la multiplication des semences demande un savoir-faire particulier : le choix de la parcelle mais également les techniques et les schémas de semis, de désherbage, de fertilisation, de protection des cultures, de récolte, éventuellement d'irrigation, de séchage, de conservation...
Ainsi, la production de semences de betteraves, où la France est leader en produisant des semences pour des surfaces équivalentes à quatre fois les besoins français, est très spécialisée et exigeante.

exige des soins particuliers
(photo de production de mâche)
Comme la betterave est une plante bisannuelle, les premiers semis ont lieu en août, que ce soit sous forme de semis directs ou de semis en pépinières, afin de permettre à la betterave de monter à graines après l'hiver. En cas de pépinières, l'agriculteur-multiplicateur va repiquer à la sortie de l'hiver ces racines (planchons) de plantes mâles et femelles pour la production de variétés hybrides. Il doit veiller à ce qu'il y ait une bonne concordance de floraison entre les parents. Il va utiliser une technique particulière (l'écimage) pour obtenir une floraison homogène et des rameaux très fructifères. Il va ensuite détruire les plantes pollinisatrices pour éviter des mélanges, des fécondations indésirables, des repousses. Pour obtenir une bonne maturité des graines, il va attendre la dessication des hampes florales. En juillet-août, les hampes florales sont coupées et mises à sécher sur le champ.
L'agriculteur-multiplicateur va ajuster son battage selon les conditions de récolte. Enfin, il est équipé de séchoirs pour préserver la qualité des semences. Un autre point fondamental de cette activité est que l'agriculteur-multiplicateur est responsable de l'isolement de cette parcelle. Ainsi, pour produire des semences de betteraves, un périmètre de 1 000 m autour de chaque parcelle doit être indemne de plantes de type Beta (plantes de la même famille). Il faut isoler la multiplication de semences de cultures, repousses, ou espèces sauvages susceptibles de se croiser et de polluer sa parcelle de production de semences. De même, les productions de semences légumières, au-delà de la variété de sols et de climats, exigent un très bon niveau technique des multiplicateurs et leur faculté d'adaptation a permis à la France de développer des productions d'hybrides de nombreuses espèces potagères. C'est ainsi que des agriculteurs de plusieurs régions de France se sont spécialisés dans les productions de semences de carottes, d'oignons, de radis, de persil et d'épinards (et de pois et de haricots pour les légumes secs). Comme pour les betteraves, une organisation collective a été mise en place pour gérer les isolements de ces productions très spécialisées. Une valeur ajoutée qui permet de se démarquer, sur ce point, de concurrents extérieurs dont le niveau technologique est plus faible, et où les principales productions restent dédiées aux variétés les plus communes.
Les semences françaises occupent une position stratégique internationale
Cette année encore, l'excédent du commerce extérieur de semences a poursuivi sa progression, régulière depuis quatorze ans, pour atteindre un niveau record. Si la France confirme sa place de premier producteur européen du secteur, elle est aussi une plate-forme d'échanges.
L'importance du potentiel naturel des régions,
les savoir-faire professionnels
La grande capacité de production et un avantage comparatif en termes de technologie et de génétique sont les signes distinctifs de la filière semences en France.
La France est le premier exportateur mondial de semences de maïs qui représentent environ 45 % de nos exportations en valeur. Depuis une quinzaine d'années, ces exportations ont été multipliées par 2,5. Ce résultat s'explique par le dynamisme de l'ensemble de la filière.

Semences de maïs : la place de la France au sein de l'UE
Flux supérieurs ou égaux à 4 M€ (moyenne 2001-2002-2003)
Pour la multiplication, la technicité des exploitations et la qualité des systèmes d'irrigation permettent des niveaux de production élevés et réguliers.
Au niveau des sociétés obtentrices, un avantage compétitif décisif résulte d'un effort technologique considérable. En consacrant 10 % de leur chiffre d'affaires à la recherche variétale, elles offrent des variétés hybrides adaptées à l'utilisation (grains ou fourrage) et aux conditions de culture très variées selon les régions. La France compte ainsi 40 centres de recherche, 400 points d'expérimentation comprenant des centaines de milliers de micro-parcelles d'essais. Au-delà, les variétés sont souvent testées dans les différents pays d'exportation pour les adapter aux conditions pédoclimatiques et aux techniques culturales locales.
Le système Officiel de Contrôle et de Certification (SOC) joue aussi un rôle clé dans la réputation de nos productions à l'étranger. Les semences certifiées de maïs, avec leur garantie de qualité constante, offrent ainsi une pureté variétale de 99,1 % et une faculté germinative moyenne de 96 %.
Dans le cas du maïs, ce sont donc avant tout les savoir-faire qui s'exportent. En maïs, 60 % des gains de productivité sont liés à l'amélioration variétale.
Cette rigueur et cette expérience expliquent que la France soit aussi une terre d'accueil pour des grands groupes semenciers attirés par le climat très favorable et les capacités techniques des agriculteurs-multiplicateurs. Cette implantation de groupes internationaux soutient la position de la France sur ce marché.
